A Moscou, l'histoire du Goulag laisse place à celle du "génocide du peuple soviétique"
"Il y avait la paix, il y avait la vie", déclame un narrateur virtuel, tandis que des vidéos des années 1930 montrent le quotidien sous Staline. Dans un nouveau musée moscovite consacré aux crimes nazis en URSS, la Russie de Vladimir Poutine s'empare du récit historique.
Le lieu choisi pour accueillir le "musée de la mémoire", consacré aux crimes de l'Allemagne nazie pendant l'invasion de l'Union soviétique en 1941, n'a rien d'anodin.
Il a investi les locaux du musée de l'histoire du Goulag, qui a fermé "temporairement" en novembre 2024 en raison de "manquements à la sécurité incendie" et n'a jamais rouvert. Ses pièces d'exposition "ont été déplacées dans la réserve", explique le guide du nouvel établissement.
Dédié au "génocide du peuple soviétique", ce musée, créé à l'initiative de la ville de Moscou, s'enchâsse dans le récit historique promu par le Kremlin.
Car le pouvoir russe s'appuie sur la lutte de l'URSS contre l'envahisseur nazi pour justifier le conflit "existentiel" qu'il a lancé en Ukraine il y a quatre ans et demi.
Dans les manuels scolaires russes, Joseph Staline est d'ailleurs présenté exclusivement en héros et tombeur du nazisme. Plusieurs statues lui rendant hommage ont été inaugurées ces dernières années en Russie, dont une dans le métro de Moscou.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, "notre patrie a été confrontée à une violence jamais vue auparavant", poursuit le narrateur virtuel, passant sous silence les millions de victimes des répressions staliniennes.
"Désormais, l'histoire des répressions restera une zone d'ombre et notre histoire commune restera déformée", déplore, sous couvert de l'anonymat, une Russe qui se bat pour la préservation de cette mémoire et regrette vivement le remplacement du musée de l'histoire du Goulag.
- "Image composite" -
Le musée sur le "génocide du peuple soviétique" semble craindre la lumière. Il propose uniquement des visites guidées par petits groupes, et annonce sur son site qu'il invite "avant tout" des vétérans de la guerre en Ukraine et leurs familles, des étudiants et des écoliers.
Les rares visiteurs suivent sur les écrans l'histoire d'une famille imaginaire, les Lebedev, visiblement générée par l'intelligence artificielle. Un couple et ses enfants racontent les horreurs vécues pendant le siège de Léningrad, dans les camps de concentration et les villages brûlés.
"C'est une image composite. Chacun des membres de cette famille a plusieurs prototypes", explique le guide, assurant toutefois que ces images "ont été filmées avec la participation de vrais acteurs".
Le musée présente des recréations sur écran géant des châlits de camps de concentration et l'entrée du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau avec son inscription tristement célèbre "Arbeit macht frei" ("Le travail rend libre", en allemand).
Il y a aussi des scènes avec des figures en cire : des femmes et enfants tenus en joue par des soldats en uniforme nazi. Leurs vêtements déchirés et ensanglantés et leurs corps portant des traces de torture sont ultra-réalistes.
- "Histoire dérangeante" -
Les critiques du musée déplorent que l'essentiel du contenu ait été créé par l'IA, alors que les objets historiques de l'époque et les témoignages de personnes réelles sont peu nombreux.
La dernière salle est consacrée aux procès de Nuremberg, où les plus hauts responsables nazis avaient été jugés et condamnés, entre novembre 1945 et octobre 1946.
"Toutes les guerres se terminent par la paix et tous les crimes (sont jugés) par un tribunal", conclut le guide.
A l'issue de sa visite, Maxime Novikov, un guide et historien de 43 ans, dit avoir été "agréablement surpris qu'une partie du nouveau musée soit consacrée aux territoires russes ayant été sous l'occupation" nazie.
Mais, soupire-t-il, le musée du Goulag était "unique". Le faire disparaître "est très probablement une décision politique visant à faire oublier l'histoire du Goulag (...) qui est une histoire dérangeante. C'est quand même l'histoire du KGB", les services de renseignement russes, explique-t-il.
Médecin de 72 ans, Lina juge "terriblement triste (...) que cette mémoire-là, l'endroit où l'on aurait pu amener nos enfants et nos petits-enfants, n'existe plus".
"Il y a des pages sombres de l'histoire qu'il faut malgré tout connaître. Et oui, l'histoire se répète incontestablement (...) et cela peut se reproduire de manière encore plus terrible qu'auparavant", prévient-elle.
G.Girard--JdCdC