En Seine-et-Marne, un gigantesque projet de centre de données suscite convoitise et appréhension
D'un côté, Fouju, un petit village d'environ 650 habitants, au coeur de la Seine-et-Marne. De l'autre, un gigantesque projet de centre de données, le plus grand d'Europe. Et au milieu, des habitants partagés entre les retombées économiques positives à attendre pour la commune et les craintes de nuisances.
Ce projet, intitulé "Campus IA" et annoncé au sommet Choose France de 2025, est estimé à 50 milliards d'euros. Il "entend accueillir des infrastructures informatiques de nouvelle génération et devenir un lieu d’accueil et de synergies pour les entreprises spécialisées dans les nouvelles technologies et le développement de l’IA", selon le site internet du projet.
Financé par le fonds émirati MGX, Bpifrance, la start-up française d'intelligence artificielle Mistral et le géant américain Nvidia, ce data center, aux "caractéristiques hors normes" selon l'avis de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe), suscite l'inquiétude de certains habitants.
Selon Giuliano Del Negro, retraité de 68 ans, qui a participé à une réunion d'information, à écouter les porteurs du projet, "tout est beau, tout est magnifique". Mais "on se pose beaucoup de questions", explique-t-il à l'AFP, s'inquiétant des effets sur l'environnement, des "nuisances pendant les travaux" et d'hypothétiques nouveaux pavillons, voire "petits immeubles" qui pourraient être construits.
"On aimerait bien que Fouju reste comme ça", explique l'homme qui s'est installé dans ce village avec sa femme il y a un an et demi pour "le calme" et le cadre rural.
- 130 terrains de foot -
"Je suis pour", affirme de son côté Laurent, qui ne souhaite pas donner son nom ni sa profession. "Ca va générer de l'argent et de l'emploi", explique celui qui se dit en revanche très opposé au projet de prison qui doit jouxter le "Campus IA" et se trouvera sur la commune voisine de Crisenoy.
Les millions d'euros attendus chaque année vont ainsi permettre de mener "des projets d'envergure", selon Jonathan Wochenmayer, maire depuis 2020 de ce petit village sans commerce qui fonctionne actuellement avec un budget de 650.000 euros, dont 90% environ financent les dépenses de fonctionnement.
Nouveaux trottoirs, école vieillissante remise à neuf, développement de services à la personne... Ce ne sont pas les idées qui manquent, même si rien n'est encore formalisé.
Et selon les porteurs de projet, le data center, dont la livraison de la première phase de travaux est prévu pour 2028, devrait également créer 300 à 500 emplois directs.
- La consommation de 200.000 foyers -
"L'intérêt économique du projet est discutable", considère pour sa part l'association France Nature Environnement Seine-et-Marne (FNE 77), dans une de ses contributions à l'enquête publique.
Les recettes fiscales "conséquentes" se feront "au prix de nuisances importantes (...) minimisées dans le dossier", dénonce l'association.
"Nous ne sommes pas contre tous les data centers, parce qu'effectivement, nous en avons besoin, mais pas des monstres comme celui-là", précise auprès de l'AFP Jean-François Dupont, administrateur de FNE 77, qui vit à une dizaine de kilomètres de Fouju.
Dénonçant "l'ébriété numérique" avec "le développement de l'IA à vitesse grand V et dans tous les sens", il pointe, notamment, la pollution engendrée par les 613 groupes électrogènes de secours, qu'il faudra régulièrement tester, le risque d'émanation de PFAS (polluants éternels) présents dans les 680 groupes froids nécessaires pour refroidir les serveurs et la formation d'îlots de chaleur en été.
Avec ses "11 bâtiments de centres de données d’une hauteur de 20 mètres", selon la MRAe, la consommation électrique du site équivaudra à la consommation moyenne de 200.000 foyers français.
"Écologiquement parlant, c'est une +cata+", s'inquiète Eveline Biaggini, 53 ans, régisseuse costumes et candidate aux élections municipales en 2020.
Si le maire de Fouju reconnait que, pour l'instant, il n'existe pas de solution pour réutiliser toute la chaleur dégagée, il estime que les nuisances engendrées par le Campus IA sont bien moindres que celles anticipées dans les précédents projets envisagés, qui induisaient du trafic routier.
"Si le data center n'avait pas été ici, il aurait été ailleurs. Et je pense qu'il va être positionné sur une zone qui sera la moins impactante pour les habitants qui sont autour", défend M. Wochenmayer, insistant sur les 2,8 kilomètres de distance entre le village et le futur site.
Fin mai, un pique-nique de contestation a réuni près d'une centaine d'opposants.
R.Rousseau--JdCdC