En Inde, le monde des affaires secoué par les querelles de succession
En un peu plus d'un mois, le PDG du conglomérat indien Tata, N. Chandrasekaran, aura connu toutes les fortunes. D'abord candidat à un nouveau mandat, puis promis à la sortie, avant d'être repêché en dernière minute.
La tempête qui secoue la direction du groupe de 185 milliards de dollars - propriétaire de Jaguar ou Land Rover, assembleur d'iPhone et champion des télécoms - trahit la lutte qui oppose régulièrement les investisseurs aux propriétaires de ces géants.
Les analystes y voient également le signe de la fragilité d'une certaine forme de gouvernance à l'indienne.
Dans le cas de Tata, le conseil d'administration du fonds Tata Sons qui détient le groupe a réussi à imposer la reconduction de son patron pour cinq ans, contre l'avis de Tata Trusts, la structure philanthropique qui le pilote, aux mains de l'héritier Noel Tata.
Ce dernier contestait ouvertement la prolongation du PDG, inquiet des pertes de plusieurs filiales, de certains investissements du groupe et d'un projet d'introduction en bourse.
Mais la bataille pourrait laisser des traces, au-delà du seul cas de cette entreprise emblématique.
- "Gouvernance" -
"La mutinerie du conseil d'administration contre l'actionnaire principal est probablement une première, et ce n'est pas une bonne nouvelle pour la gouvernance économique en Inde", a relevé la firme de conseil IiAS.
Au cours des récents mois, plusieurs autres grandes entreprises ont été secouées par le même type de querelle.
"Un certain nombre de PDG ont été récemment mis sur la sellette", décrit Navnit Singh, du cabinet de conseil Korn Ferry. "Les conseils d'administration ne prennent pas assez de temps sur la question des successions (...) et se font prendre par surprise".
Dans le cas de Tata, le conflit remonte à la disparition en 2024 du patriarche de la famille, Ratan Tata, qui n'avait pas organisé sa succession.
"Quand Ratan était encore de ce monde, il n'avait pas assez confiance en Noel pour faire de lui le patron", explique Shriram Subramanian, de InGovern.
"Il n'a pas pris soin de son vivant de mettre en place une structure capable d'organiser sa suite", détaille-t-il.
- "Urgences" -
Numéro 1 du prêt en Inde, la banque HDFC est parcourue des mêmes secousses.
Son patron Sashidhar Jagdishan a refusé le mois dernier de briguer un nouveau mandat, plongeant le groupe dans la tourmente après la démission surprise du président de son conseil d'administration.
Chez Godrej Consumer Products, le directeur général Sudhir Sitapati pensait avoir sécurisé un deuxième mandat de cinq ans en août. Mais il a démissionné quelques jours plus tard sur fonds de tensions avec la famille fondatrice du groupe.
Là encore, l'absence de succession organisée interroge.
"Les directeurs indépendants sont là pour poser les questions qui fâchent", souligne la professeure d'économie Tulsi Jayakumar.
"Au lieu de ça, les conseils d'administration préfèrent attendre un problème de santé ou une difficulté pour envisager une succession", insiste-t-il, "ce n'est plus de la gouvernance, c'est de la gestion de crise".
Avec des conséquences potentiellement dévastatrices.
Le groupe Tata pèse à lui seul près de 5% du produit intérieur brut (PIB) de l'Inde, emploie des centaines de milliers de salariés et occupe une place importante dans des secteurs stratégiques comme les semi-conducteurs, les batteries ou l'électronique.
- "Art ou science" -
"Quand la succession déraille dans une entité de la taille de Tata, ce n'est pas une affaire de famille mais un problème systémique", dit Mme Jayakumar.
"Une crise de succession prolongée envoie aux investisseurs un mauvais signal, en suggérant que la gouvernance en Inde repose plus sur les personnes que sur les procédures", ajoute l'enseignante.
Dans un pays où les dynasties industrielles dominent le paysage économique, la question est cruciale.
Selon la banque suisse UBS, l'héritage que s'apprêtent à transmettre à leurs héritiers les multimilliardaires actuellement à la tête des empires Adani, Ambani ou Tata se chiffre à... 382 milliards de dollars.
Selon son déroulement, cette transition pourrait modifier profondément le paysage économique du pays le plus peuplé de la planète - un milliard et demi d'habitants - et champion de la croissance - 7,8% au dernier trimestre.
"Quand le témoin passe d'une génération à l'autre (...) ça change la trajectoire d'une entreprise", avertit Amit Tandon, de IiAS, "la préparation d'une succession est un art, pas une science exacte, et le monde indien des affaires ne la maîtrise pas encore".
G.Guillet--JdCdC