Route du Rhum: une nuit sur l'Ultim de Le Cléac'h en "répétition"
L'eau tambourine sur l'énorme trimaran qui file à toute allure sur une mer d'huile. La traversée nocturne de 12 heures et 400 km à travers le Golfe de Gascogne n'est qu'un "minuscule" entraînement pour Armel Le Cléac'h. Elle est pourtant essentielle à sa "minutieuse" préparation de la prochaine Route du Rhum.
En cette soirée de mai, le vainqueur du Vendée Globe 2016/2017 est passé en mode compétition, avec en ligne de mire le 1er novembre prochain, départ de la 13e édition de la Route du Rhum. Par cette nuit chaude sur une mer calme, les conditions ne ressemblent pas trop à celles de la Manche en automne, reconnaît-il: "c'est plutôt ambiance arrivée aux Antilles"...
Parti de Bordeaux en fin d'après-midi, sous un soleil de plomb, le maxi-trimaran Banque Populaire XI - 32 mètres de long par 23 de large - a mis près de six heures à remonter la Garonne, au moteur, aidé par le jusant - le courant de la marée descendante.
Dès la sortie de l'estuaire, à la nuit tombée, le marin surnommé le Chacal prend seul les commandes du navire et entre dans une bulle d'hyper-concentration dont il ne sortira plus. "Ces machines vont très vite. Dès que le vent change, la puissance évolue rapidement, explique-t-il. Si on n'est pas concentré, l'accident peut vite arriver".
A 23h00, le voilier vole déjà à 30 noeuds (55 km/h). Le vent siffle en s'engouffrant dans les ouvertures, rafraîchissant soudainement un cockpit surchauffé, qui n'est plus éclairé que par trois écrans de contrôle et la lampe frontale d'Armel Le Cléac'h.
- "Jeu d'échecs" -
Le skipper breton scrute sans cesse les paramètres de navigation pour ajuster les réglages et l'itinéraire en fonction des modèles météos. "Je compare le vent que j'ai et le vent prévu et je regarde le modèle qui est le plus proche de la réalité, explique-t-il. C'est de la stratégie, de la tactique. Il y a autant de combinaisons possibles qu'un jeu d'échecs".
Un jeu d'échecs couplé à un marathon... Car pour un simple virement de bord, le navigateur doit lutter pendant 40 à 45 minutes pour descendre les appendices (foils et safran) à tribord, changer les voiles de côté, puis remonter foils et safran à bâbord.
Dans un sprint ponctué de tours de manivelles, il alterne entre le pont et le cockpit, où les colonnes de winchs lui permettent d'ajuster chaque réglage du bateau. Sur une course en solitaire, le navigateur mouline entre 6 et 7 heures par jour sur ces "vélos à bras" hydrauliques. "Faut aimer ça", sourit-t-il.
- Bruit assourdissant -
A chaque accélération, la "Formule 1 des mers" est secouée d'une soudaine poussée. Sur les pointes de vitesse à 35 noeuds (65 km/h), chaque pas s'apparente à un défi. "Si le terrain de jeu est bosselé, avec des vagues un peu dans tous les sens, ça va être beaucoup plus instable à bord, il va falloir se tenir. Et c'est vrai que chaque déplacement peut être risqué", confirme le skipper.
Dans l'espace de vie, au fond de la coque centrale où sont suspendues trois bannettes pour se coucher, le bruit de l'eau contre la paroi est assourdissant. La coque semble craquer comme si elle allait casser.
Équipé d'un casque anti-bruit, Pierre-Emmanuel Hérissé, 54 ans, dit "PE", s'est malgré tout assoupi. Dans cet entraînement en "faux solo", son rôle est de relayer le skipper pendant ses deux courtes siestes.
Réalisée à toute allure, la traversée est avalée en quelques heures. A 08h30, on distingue déjà les côtes de Belle-île-en-mer (Morbihan), vite remplacées par celles de l'île de Groix, juste en face de Lorient.
"A l'échelle d'une route du Rhum, cette traversée est vraiment minuscule", remarque Le Cléac'h. Mais "ce n'est jamais inutile: chaque sortie est toujours importante".
G.Girard--JdCdC