Kirghizstan : sur les Routes de la soie, le mystère d'une cité engloutie
Le soleil s'est à peine levé qu'Elisaveta Bodrova se prépare déjà à sauter du canot à moteur dans les eaux froides du lac Issyk-Koul, immense étendue d'eau salée au Kirghizstan, où gît depuis des siècles une cité engloutie.
Combinaison et bouteilles d'oxygène sur le dos, l'instructrice de plongée russe s'apprête à partir à la recherche des traces de cette mystérieuse cité médiévale.
"J'espère que nous pourrons parvenir à délimiter les limites de la ville et trouver des vestiges de céramique, peut-être des ossements... Bref, toute trace d'activité humaine", explique-t-elle, le masque lui pinçant le nez, avant de disparaître au fond du lac encerclé par les montagnes du Tian-Shan.
La plongeuse participe bénévolement aux recherches menées par une vingtaine de scientifiques, près du village de Torou-Aïguyr, sur les rives d'Issyk-Koul, dans le cadre d'une expédition archéologique russo-kirghize initiée en 2024 et financée par la Société de géographie russe.
"Sous nos pieds, à une profondeur de trois ou quatre mètres, se trouve un village médiéval qui a disparu à la suite d'une catastrophe naturelle, probablement au tout début du XIIIe siècle", résume Maxime Menchikov, l'un des directeurs de l'expédition, qui conduit le canot transportant les plongeurs à une centaine de mètres de la rive.
- Routes de la soie -
Ce chercheur est rattaché à l'Institut d'archéologie et à l'Institut de physique de la Terre de l'Académie des sciences de Russie.
Selon lui, l'expédition tente de percer le mystère de cette nouvelle Atlantide au Kirghizstan, située au cœur des anciennes Routes de la soie - réseau de voies commerciales reliant la Chine à la Méditerranée, du IIe siècle avant notre ère jusqu'au milieu du XVe.
Souvent associé à une histoire essentiellement nomade, le territoire kirghize a pourtant été occupé par des civilisations sédentaires, notamment des peuples turcs qui commerçaient entre l'Europe et la Chine.
"Cette période reste une zone d'ombre de l'histoire, alors qu'il s'agit du cœur de l'Eurasie", avance Maxime Menchikov, le visage tanné par le soleil.
La portion de la Route de la soie traversant la région d'Issyk-Koul était notamment sous le contrôle des Karakhanides, une dynastie turque qui a régné sur une grande partie de l'Asie centrale à partir du Xe siècle.
Les chercheurs estiment que la cité submergée pouvait s'étendre sur une superficie considérable, jusqu'à cinq kilomètres sur cinq. La datation précise des vestiges reste toutefois difficile.
Mais des traces de deux nécropoles découvertes sur le site témoignent notamment des premières phases de l'islamisation de la région, tandis que des éléments architecturaux suggèrent la présence d'un édifice public richement décoré : mosquée, bains publics ou madrassa.
Après quelques heures à écumer les fonds du lac, les plongeurs de retour sur la terre ferme exposent leurs trouvailles : des restes osseux d'animaux et des fragments de céramique, qui doivent être étudiés au camp.
"Les os permettront aux archéologues de se faire une idée générale du régime alimentaire des hommes qui vivaient sur ce territoire", autrement dit des animaux qu'ils mangeaient, explique Viktor Pozdnyakov, 22 ans, plongeur et assistant de laboratoire au sein de l'équipe.
"La céramique permettra de dater l'époque plus précisément, et aussi de comprendre où elle a été fabriquée et selon quelle méthode", poursuit-il.
- Similaire à Pompéi -
Sur la base, les vestiges sont soigneusement conservés, classés et enregistrés.
"Voici un objet pratiquement intact : un pot de nuit pour enfant, appelé +touvak+", montre Maxime Menchikov en guise de témoignage de la vie des habitants de cette cité.
Connu des chercheurs depuis le XIXe siècle, le site n'est exploré de manière systématique que depuis quelques années par des équipes russes et kirghizes. De quoi donner un nouvel essor à la recherche archéologique dans ce pays d'Asie centrale, encore peu développée sur la période médiévale.
"On peut comparer ces recherches à celles menées sur Pompéi", cité romaine détruite par une éruption volcanique, estime Maxime Menchikov. "Alors qu'ils possédaient une civilisation et une culture très développées, en un instant, la nature a tout détruit."
Concernant Issyk-Koul, si l'hypothèse d'un séisme est avancée, d'autres scénarios sont envisagés.
La ville pourrait aussi avoir été engloutie progressivement, à cause de "la formation d'un barrage tectonique à l'ouest d'Issyk-Koul, ce qui aurait provoqué une élévation durable du niveau de l'eau", selon Andreï Strelnikov, docteur en géologie et minéralogie rattaché à l'Institut de physique de la Terre à l'Académie des sciences de Russie.
Dans une région à forte activité sismique, ces recherches pourraient également aider à anticiper les prochains tremblements de terre.
B.Bertrand--JdCdC