Contre la fracture numérique, la Corée du Sud forme ses seniors
Hwang Sun-hee, 79 ans, vient de réussir à passer une commande en ligne et est applaudie dans le centre communautaire au sud de Séoul où elle suit une formation au numérique, domaine criant d'inégalités pour les seniors en Corée du Sud.
L'écart générationnel en matière de culture numérique constitue un enjeu mondial. Mais dans cette société asiatique hyperconnectée et vieillissante, le fossé s'est particulièrement creusé, poussant les autorités à réagir.
"On ne peut rien faire sans application sur smartphone ni borne interactive (...) C'est trop pour les personnes âgées", constate Mme Hwang lors de cette formation proposée là, à Suwon, par le gouvernement.
Cette fracture numérique est prégnante dans le pays de 52 millions d'habitants, à l'avant-garde mondiale des smartphones et des puces.
L'an dernier, plusieurs clubs de baseball ont ainsi commencé à garder quelques billets pour les destiner à la vente sur place. La raison? Des fans du troisième âge, incapables d'acheter leur ticket en ligne, tentaient, ça et là, de racheter leurs places à de jeunes spectateurs devant les stades, munis d'argent liquide.
Autre exemple: près de 90% des chauffeurs de taxi recourent à des applications de VTC. Mais plus de 80% des Sud-Coréens de plus de 60 ans hèlent encore leur taxi, à l'ancienne, selon un sondage.
Lors de la formation, un ex-fonctionnaire de 71 ans raconte sa mésaventure: pendant plus de 30 minutes, il avait un jour essayé d'alpaguer un taxi en plein Séoul. En vain. Les voitures l'ignoraient au profit de jeunes passagers qui, tous, utilisaient leur téléphone, à quelques mètres de lui.
"Je me suis senti complètement inutile", raconte à l'AFP M. Park, qui n'a communiqué que son patronyme.
- Fracture -
La fracture numérique constitue aussi un danger pour les seniors. Il sont d'une part plus vulnérables à la cybercriminalité et d'autre part voient leur accès aux structures de santé limité, avertissent des experts.
Un sondage national conduit l'an dernier a établi que 60% des 60 ans et plus peinaient à recourir aux services publics et commerciaux, faute de compétences numériques suffisantes. Contre seulement 6% des moins de 40 ans.
"La fracture numérique intergénérationnelle (en Corée du Sud) semble plus importante qu'ailleurs", observe Kim Jeung-kun, spécialiste des seniors à l'Université Kangnam de Séoul.
Pour M. Kim, l'industrialisation fulgurante du pays, en quelques décennies seulement, explique le phénomène.
Le PIB par tête se situait sous les 100 dollars au sortir de la guerre de Corée (1950-1953), alors que le pays est aujourd'hui la 15e économie mondiale, selon le Fonds monétaire international.
"Beaucoup de nos aînés ont grandi à une époque où beaucoup n'avaient pas l'électricité, le téléphone fixe ou une éducation correcte", décrit l'universitaire.
Et la génération la plus âgée pèse de tout son poids dans le pays: d'après l'ONU, la Corée du Sud forme une "société très âgée", plus de 20% de sa population dépassant les 65 ans.
- "Envieuse" des plus jeunes -
Faute de compétences, des seniors trouvent des subterfuges.
Mme Hwang dit pouvoir compter sur ses enfants lorsqu'il lui est impossible de se débrouiller seule comme avant, par exemple pour s'inscrire à son cours de danse préféré au centre communautaire.
"Avant, je pouvais facilement faire toutes ces choses simplement en passant un coup de téléphone ou en me présentant en personne", regrette la retraitée.
Les autorités dispensent depuis 2020 et la pandémie des formations à l'échelle nationale aux téléphones portables, aux applications ou encore à l'intelligence artificielle (IA).
Des camionnettes remplies d'appareils électroniques et de bornes de commande d'exercice sillonnent le pays entre centres communautaires et fêtes régionales où affluent les seniors.
En 2025, plus de 650.000 personnes de plus de 60 ans ont bénéficié de ces cours.
Ce jour d'août, avec une trentaine de voisins, Mme Hwang est ainsi formée à payer les factures d'hôpital sur des bornes, demander à son téléphone "Gemini, donne moi la météo de demain". Mais aussi à caresser un chien robot.
Elle a déjà participé à des séances similaires. De quoi lui donner confiance en elle, explique-t-elle. Mais la retraitée se dit "très envieuse des jeunes qui peuvent faire tout cela si facilement".
"J'aurais aimé être née dans le monde d'aujourd'hui", reconnaît-elle.
M.Mercier--JdCdC