Kenya : sur la perle touristique de Lamu, d'innombrables questions autour de la mégaraffinerie
Quid de l'avenir du tourisme, de la pêche et des écosystèmes marins? A qui iront les emplois générés? De nombreuses questions agitent les habitants de l'île historique de Lamu, au Kenya, furieux de n'avoir jamais été consultés ni informés sur la future mégaraffinerie censée s'élever non loin d'ici trois ans.
Le choix de Lamu, comté de la côte nord-est du Kenya composé d'une partie littorale et de petites îles, pour construire la seconde mégaraffinerie africaine de pétrole du groupe nigérian Dangote, d'une capacité annoncée de 700.000 barils par jour, est récent. Il n'a été rendu public qu'en juillet. Et les pelleteuses sont déjà sur place.
Mercredi, en posant avec le patron du groupe, le milliardaire nigérian Aliko Dangote, la première pierre de ce projet à 16 milliards de dollars (14 milliards d'euros), considéré comme le plus important depuis l'indépendance du Kenya, le président kényan William Ruto a fini par répondre aux inquiétudes des habitants du cru.
"Vos droits seront protégés. Votre voix sera entendue à partir d'aujourd’hui, jusqu'à ce que cette raffinerie fonctionne et au-delà", a assuré le chef de l'Etat. "Les questions foncières seront traitées conformément à la loi et équitablement, les impacts environnementaux et sociaux évalués avec rigueur".
Présenté comme une avancée majeure pour la souveraineté énergétique du Kenya et de l'Afrique, le projet est contesté en justice par des familles locales s'estimant spoliées de leurs terres, mais aussi critiqué par les défenseurs de l'environnement, dont l'ONG Greenpeace qui juge qu'il "menace un écosystème fragile".
Les pêcheurs locaux craignent de ne plus pouvoir travailler. Les opérateurs touristiques redoutent la fuite de leurs clients. Et la communication au public des modalités du monumental projet a fait défaut.
Les 60.000 emplois que le projet est censé générer suscitent d'immenses espoirs chez les habitants de Lamu, mais ils craignent qu'ils ne soient attribués à des travailleurs venus d'autres régions.
- "Justice" -
Mardi, veille de la pose de la première pierre, quelques dizaines d'habitants, opposants et militants des droits humains, se sont réunis dans la vieille ville de Lamu, construite au XIIe siècle et inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, pour scander "Haki Yetu" ("Nos droits") face à un pouvoir qu'ils disent muet.
William Ruto "n'était pas conscient de tout cela", explique à l'AFP la sénatrice d'opposition Shakilla Mohamed. La manifestation est arrivée "au bon moment", poursuit-elle, estimant que le président avait l'air "sincère" dans ses propos apaisants tenus mercredi.
Mais Khelef Khalifa, directeur de l'ONG Muslims for Human Rights (MUHURI, Musulmans pour les droits humains), voit plutôt dans les mots présidentiels des propos "non contraignants" venus d'un "politicien" qui "peut dire n'importe quoi".
"On ne négocie pas après avoir signé un contrat. On négocie avant", a souligné M. Khalifa, présent à la manifestation mardi.
L'étude d'impact environnemental devait être conduite "avant" que les excavatrices, alignées comme à la parade pour la cérémonie mercredi, ne s'apprêtent à se mettre en action, acquiesce Salwa Mahmoud, 25 ans, artiste ayant aussi participé au rassemblement de mardi.
- "Mensonges" -
Très contesté par la jeunesse kényane à moins d'un an d'élections qui le verront briguer un second mandat, William Ruto est, estime-t-elle, un "habitué des promesses dont on attend encore qu'elles se matérialisent".
"Il est trop tard", embraye Said Hassan, le directeur de l'Alliance pour l'art et le théâtre de Lamu (Lamu Arts and Theatre Alliance), qui voit dans les propos du président de simples "mensonges".
Le milliardaire nigérian a confirmé mercredi que la mégaraffinerie devrait entrer en service d'ici "40 mois à compter d'aujourd'hui", et annoncé l'ouverture d'un centre qui formera un millier de personnes.
"Le président, le gouverneur (du comté de Lamu) et (Aliko) Dangote ont été très grossiers" en parlant des opposants au projet durant la cérémonie de mercredi, relève Said Hassan.
"Nous n'avons pas peur que les gens nous poursuivent en justice. Que chaque personne qui veut créer des problèmes sache que nous sommes prêts et que nous lui donnerons des maux de tête", a ainsi averti M. Dangote.
Le gouverneur de Lamu, Issa Timani, a de son côté qualifié les critiques de la mégaraffinerie d'"ennemis de Lamu" quand le président Ruto, lui, a traité de "racketteurs" ceux qui "financent des actions en justice" contre la raffinerie.
Alors qu'une grosse tortue foule cahin-caha le sable de l'île, sous une chaude brise faisant virevolter les branches des palmiers, Famau, opérateur touristique, maugrée contre les conséquences du projet pour le tourisme, secteur qui fait "vivre 90% de l'île".
Il grogne que "les touristes viennent ici pour la culture" - et pas pour les pétroliers qui ravitailleront la mégaraffinerie et qu'ils croiseront vraisemblablement bientôt lors de croisières en boutre autour de Lamu.
L.Leroy--JdCdC