Aux Pays-Bas, un village risque d'être rasé pour la transition énergétique
"Un petit café, Jan?" Bob Spaans, 72 ans, et ses voisins se retrouvent souvent à la bonne franquette, mais pour combien de temps encore? Leur village aux Pays-Bas risque d'être rasé, sacrifié au nom de la transition énergétique.
Moerdijk, c'est un village de 1.150 âmes avec un port important dans le sud du pays, situé entre les gigantesques ports de Rotterdam et d'Anvers, en Belgique.
Pile à l'endroit choisi par le gouvernement néerlandais pour construire un vaste pôle de transition énergétique et d'extension industrielle sur 700 hectares.
Ce projet, baptisé Powerport, prévoit notamment la construction de lignes à haute tension pour relier les parcs éoliens de la mer du Nord au port de Moerdijk, des sous-stations électriques pour transformer et distribuer l'énergie sur le réseau et des usines de production d'hydrogène vert.
"Cet aménagement est nécessaire pour raccorder l'éolien en mer et remédier à la saturation du réseau électrique" dans le pays, l'un des plus denses d'Europe, indique le site du port de Moerdijk.
Le projet prévoit pour cela le démantèlement du village, qui existe depuis le Moyen-Age, pour faire de la place.
Autour d'une petite école, d'un club de foot et d'un snack-bar, des drapeaux disant "Moerdijk doit rester" ornent de nombreuses maisons.
Les habitants oscillent entre "colère, incrédulité et méfiance envers le gouvernement", affirme Pim Meijer, qui représente un collectif de 500 habitants.
Ils se demandent "pourquoi eux, pourquoi leur village?", dit M. Meijer auprès de l'AFP.
"Il y a des gens qui sont nés et ont grandi ici, certains ont aujourd'hui 90 ans. D'autres sont des habitants de Moerdijk depuis trois ou quatre générations", explique-t-il.
"Pour eux, il est très difficile de tout quitter. Ce sont des souvenirs, des traditions, des proches sont enterrés dans ce cimetière, on ne peut pas simplement laisser ça derrière soi", ajoute-t-il.
- "Emplacement parfait"-
"L'emplacement de Moerdijk est parfait pour atteindre les objectifs de la transition énergétique", explique Patrick Witte, professeur associé en aménagement du territoire.
"Le village se trouve exactement entre les ports de Rotterdam et d'Anvers", desservi par l'eau, une autoroute et le train, permettant ainsi de regrouper installations énergétiques, portuaires et infrastructures, ajoute M. Witte auprès de l'AFP.
Après des années de tergiversations politiques au niveau national, la municipalité s'était résignée à voir le village disparaître et se préparait déjà à l'étape suivante: les compensations financières pour les habitants, obligés de déménager.
Mais voilà qu'au printemps, le nouveau gouvernement a laissé entendre que le projet pourrait peut-être se faire sur moins d'espace qu'initialement prévu, au bord du village, permettant de préserver Moerdijk.
Depuis, toujours pas de décision finale. Le gouvernement réfléchit encore, sans avoir donné de délai.
L'incertitude pèse chez les habitants.
Dans les rues du village, le passé jouxte l'avenir. Entre plusieurs maisons abandonnées, un panneau planté dans un jardin annonce la naissance d'un bébé.
"Certains habitants délaissent l'entretien de leur maison, car à quoi bon? Des commerçants n'investissent plus, des couples avec de jeunes enfants partent avant que l'école ne disparaisse", soupire M. Meijer.
- "Encerclés" -
Bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale, puis inondé, le village n'en est pas à sa première bataille. Mais ce qu'il se passe aujourd'hui est "sans précédent", s'indigne-t-il.
L'option actuellement à l'étude permettrait de préserver le village, mais à quel prix?
"Avec des installations de transition énergétique d'un côté, le port d'un autre et l'autoroute d'un troisième, les habitants se retrouveraient totalement encerclés", souligne M. Witte.
La municipalité veut que le gouvernement tranche une bonne fois pour toute.
"Si le village est préservé, il doit rester un lieu où il fait bon vivre", déclare le maire, Aart-Jan Moerkerke, à l'AFP.
"Nous avons aussi besoin de garanties qu'ils ne reviendront pas frapper à notre porte dans quinze ans avec un énième nouveau projet", poursuit l'édile de 61 ans.
"Les habitants en ont assez", insiste-t-il.
Bob Spaans, ancien propriétaire d'une entreprise de menuiserie, habite à Moerdijk depuis 50 ans. Son fils et ses petits enfants y vivent aussi. Sa femme est originaire du village et des proches reposent au cimetière.
"On espère simplement que le village pourra être préservé, mais bon, à mon avis, ils vont finir par saccager Moerdijk", lâche le retraité.
"J'ai un ami qui vit seul. Il habite juste à côté d'un autre ami. Le vendredi, après avoir bu sa bière, encore un peu éméché, il sort et dit: +Jan, tu veux un café?+ C'est ça, Moerdijk, et on va perdre ça. On ne retrouvera ça nulle part ailleurs."
P.Picard--JdCdC