Ethiopie: au Tigré, la reprise des combats fait craindre une "nouvelle boucherie" et le retour des pénuries
"Une nouvelle boucherie": avec la reprise des combats dans le nord de l'Ethiopie, c'est ce que craint Gebretsadik Abraha, 35 ans, habitant de Mekele, la capitale du Tigré, quatre ans après la fin d'une guerre meurtrière qui avait ravagé cet Etat régional et mis sa population à genoux.
Autre angoisse: le retour des terribles pénuries ayant accompagné le précédent conflit et précipité le Tigré, assiégé, au bord de la famine. Une "peur profonde" qui pousse depuis mardi les habitants vers les échoppes, où les prix grimpent déjà, confient les intéressés.
Un accord de paix signé à Pretoria, en Afrique du Sud, avait fait taire les armes en 2022, après deux ans de guerre et plus de 600.000 morts - un des conflits les plus meurtriers au monde ces dernières années.
Mais après plusieurs mois de nouvelles tensions, les combats ont repris mardi entre l'armée fédérale et les troupes du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), formation politique qui dirige le Tigré de fait, mais illicitement selon le gouvernement fédéral du Premier ministre Abiy Ahmed.
Désormais, "il y a une peur profonde que les services bancaires, les réseaux de télécoms, l'électricité et (la fourniture) de denrées de base soient à nouveau interrompus" comme lors du précédent conflit, explique Samuel Gebreslassie, employé d’épicerie de 37 ans.
A l'époque, "les gens ont terriblement souffert même s'ils avaient de l'argent" à la banque, car ils n'y avaient pas accès, se souvient-il. Du coup, depuis mardi, il y a de la "panique" et "les gens se précipitent pour dépenser leur argent et faire le plein de vivres avant que les banques ne ferment, achetant "des pâtes, du teff, de la farine, de l'huile et du sucre", détaille-t-il.
- "Temps sombres" -
Comme celui d'autres denrées, le prix du teff, céréale originaire d'Ethiopie servant notamment à confectionner l'injera, une grande crêpe, aliment de base de la cuisine éthiopienne, a déjà commencé à augmenter, selon Tewolde Tesfaselassie, 35 ans,propriétaire d'un petit commerce.
"Je suis venu au marché acheter du teff, mais les prix ont explosé", raconte-t-il, disant avoir constaté une hausse de 15% du quintal depuis le début des combats. "Nous avons déjà subi un siège et un blocus" de plusieurs mois en 2021-2022, "si tout est de nouveau fermé (...) nous allons traverser une épreuve terrible", s'inquiète-t-il.
Tigréenne de 50 ans, Kaleta Gebru accuse les commerçants d'avoir, "avec la guerre qui a repris (...), lancé leur propre guerre" en augmentant "drastiquement les prix des denrées".
Comme pour conjurer la catastrophe redoutée, certains habitants de Mekele espèrent encore que la paix l'emportera.
"J'ai perdu des proches" durant le précédent conflit, "mon frère cadet a été tué, mon frère aîné a été blessé. Maintenant j'ai peur de perdre mes autres frères", déclare Samuel Gebreslassie, l'épicier. "Mais la paix ne l'emportera que si toutes les parties font preuve de compromis, pratiquent le donnant-donnant".
Gebretsadik Abraha, qui vend du carburant de contrebande - le Tigré est privé d'approvisionnement en hydrocarbures par le gouvernement fédéral - appelle dirigeants fédéraux et tigréens à s'asseoir "à la table des négociations".
"La guerre n'est jamais une solution", dit-il. "Tellement de gens sont morts lors du précédent conflit et avec les combats qui ont repris, je pressens une nouvelle boucherie".
"Nous vivons des temps sombres", constate Kaleta Gebru. "Les pauvres souffrent durement et sont menacés par la faim. Puisse Dieu avoir pitié de nous".
B.Blanc--JdCdC